Le Bac !

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Le Point -  Jeudi 12 juin 2008

LE BAC,
ce monument d’hypocrisie nationale

Le lundi 16 juin à 8 heures du matin, la France va retenir son souffle. Ce sera en effet à cette date et à cette heure que les candidats au bac découvriront les sujets de philosophie qui, traditionnellement, ouvrent  les épreuves de ce grand  barnum républicain. «  Autrui est-il un autre moi-même ? » «  La conscience de ce que nous sommes peut-elle faire obstacle à notre bonheur ? » «  Le vivant peut-il être considéré comme un objet technique ? » «  La loi pourrait-elle se passer des juges ? »

Autant de sujets sur lesquels méditeront pendant quatre heures ces lycéens qui, il y a quelques semaines, écrivaient sur leurs banderoles « Sarko, t’es foutu. Les lycéens sont dans la rue!!! » ou «  Darcos, si tu savais, ta réforme, ta réforme. Darcos, si tu savais, ta réforme où on se la met… Au cul, au cul, aucune hésitation ! »….

A moins qu’on ne leur suggère, pour coller à l’actualité, de disserter sur le fait de savoir si l’on peut être «  libéral et socialiste » ou qu’ils ne choisissent de se pencher sur un texte de Hobbes, de Nietzsche, de Hume ou d’Aristote et de se demander , avec John Stuart Mill si « les croyances pour lesquelles nous avons le plus de garantie n’ont pas d’autre sauvegarde qu’une invitation constante au monde entier de prouver qu’elles ne sont pas fondées ».  Un sujet plus rassurant dans la mesure où le commentaire d’accompagnement précise «  que la connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise » … Sommés sur l’instant de commenter ces sujets proposés à l’intelligence de nos jeunes citoyens, ministres et personnalités se presseront pour suggérer quelques pistes et rappeler leurs souvenirs de jeunesse bachelière tandis que sur Internet se multiplieront dans la minute les corrigés- types qui permettront aux candidats et à leurs familles d’évaluer , dès la sortie de l’épreuve, leurs chances de réussite.

Un bicentenaire sans tambours ni trompettes

La réussite d’un cru qui, cette année encore, risque d’être exceptionnelle. Depuis plusieurs années, en effet, le taux de réussite au bac augmente au même rythme, allègre, que les mouvements lycéens. En 2003, à la suite du long mouvement social des enseignants contre les réformes des retraites et de la décentralisation privant les lycéens de plusieurs semaines de cours, le taux de réussite dépasse pour la première fois 80%. En 2006, année de mobilisation contre le CPE, il atteint 82,1%, le taux le plus élevé de l’histoire après 1968 ( 80% de reçus contre 63% en 1967). En 2007, le record est une nouvelle fois battu  avec 83,3% de taux de réussite. Un taux qui monte même à 84,3% en L (littéraire), 88,3% en ES (économique et social) et … 88,4% en S ( scientifique).   Désormais, il suffit quasiment d’être candidat pour être assuré d’être bachelier. En effet, en y ajoutant ceux qui, recalés la première fois, l’obtiennent l’année suivante, c’est plus de 95% de ceux qui passent le bac qui l’obtiennent.

Sans doute en raison de la formidable montée en niveau de nos jeunes ! En 2006, l’année où les programmes n’ont pas été bouclés par faute de grèves prolongées, le ministre, sans doute conseillé par la Direction générale de l’enseignement scolaire, s’était cru obligé de déclarer : «  C’est un beau résultat », expliquant, pour faire bonne mesure que les lycéens qui avaient manqué les cours « s’étaient investis dans le rattrapage, avec l’aide de leurs professeurs ou avec des formules de soutien. » Certes, on imagine mal un ministre de l’Education nationale provoquer l’opinion en déclarant  que le bac ne vaut rien, au moins pourrait-il,  en la matière, se dispenser de commenter ces « excellents » résultats.

Force est d’ailleurs de se demander pour quelle raison n’a pas été célébré avec toute la pompe qu’il mérite le bicentenaire de cet illustre parchemin. C’est en effet le 17 mars 1808 qu’un décret signé par l’empereur Napoléon Bonaparte institue le baccalauréat comme premier des trois grades de l’université avant la licence et le doctorat. Tout est alors mis en œuvre pour rehausser le prestige d’un examen qui existait depuis le Moyen Age mais auquel il fallait donner un statut plus conforme à une société qui avait aboli les privilèges liés à la naissance pour leur substituer ceux liés aux mérites personnels. Obtenir la «  baie de lauriers » ( bacca laurea), c’était surtout permettre aux classes montantes de se distinguer du peuple pour lequel le «  certif » ( certificat d’études) devait suffire.  En 1925, Edmond Goblot célébrait ironiquement ce monument national en écrivant dans La Barrière et le Niveau : « Le bourgeois a besoin d’une instruction qui demeure inaccessible au peuple, qui lui soit fermée, qui soit la barrière. Et cette instruction, il ne suffit pas qu’il l’ait reçue, car on pourrait ne pas s’en apercevoir. Il faut qu’un diplôme d’Etat, un parchemin signé du ministre, constatant officiellement qu’il a appris le latin, lui confère le droit de ne pas le savoir… ».  Antoine Prost, l’historien du système éducatif ajoute   ( Regards historiques sur l’éducation en France, XIXe-XXe siècle, Belin, 2007): «  Le baccalauréat est beaucoup plus qu’un examen : un fait de société ou plutôt le symptôme d’une névrose propre à notre société. On cherche en vain dans les autres pays occidentaux un examen qui mobilise ainsi à son chevet l’opinion. »

Une opinion qui devrait pourtant savoir que ce passeport pour l’élite s’est en fait transformé au fil du temps en fausse monnaie.

Un monument historique délabré

 En 1808, on ne compte que 31 bacheliers. A la veille de la Première Guerre mondiale, ils ne sont encore que 7 000 puis 30 000 en 1945 (un peu plus de 4% d’une génération) et 60 000 en 1960. En 1985, on ne compte encore que 29,4% d’une génération à décrocher le fameux passeport pour l’ « élite ».  C’est à partir de cette date que la machine à donner le bac s’emballe. Cette année-là, en effet, Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Education nationale du gouvernement Fabius, fixe comme objectif au système éducatif la mission de porter «  80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat » avant la fin du millénaire. Même si «  au niveau » ne veut pas dire «  80% au bac », s’installe alors l’idée que le bac est un « dû ».

Pour que ce « droit au bac » soit garanti à tous, on crée en 1985 les bacs professionnels vers lesquels on « oriente » toujours - autre monument d’hypocrisie nationale- les élèves qui ne sont pas supposés capables de suivre la voie « royale ». La plupart de ces élèves ne s’y trompent d’ailleurs pas. «  J’ai été orienté », disent-ils, soulignant par là le caractère subi et non choisi de la dite orientation.  Conséquence de ce formidable gâchis, le lycée professionnel qui devrait être la voie d’excellence pour accéder aux métiers et aux emplois dont le monde de l’entreprise a besoin, reste toujours considéré par l’ « opinion » comme le déversoir des élèves en difficulté.  Un exemple ahurissant mérite d’être médité. Les métiers de la construction (1 800 000 emplois en entreprise) et ceux de leurs secteurs connexes ( 800 000 emplois en maîtrise d’ouvrage, ingénierie, contrôle, matériaux, matériels , composants) ont des perspectives d’emploi inégalées depuis 1946. Ces emplois, désormais bien rémunérés, sont mieux protégés que d’autres des risques de délocalisation. Ce sont 100 000 à 120 000 embauches par an durant les quinze prochaines années qui sont attendues. C’est sans doute pour cette raison que le nombre de professeurs recrutés pour les lycées technologiques et professionnels dans les secteurs «  construction-énergie-équipement-environnement » est passé de 370 par an des années 1960 aux années 1980 à une vingtaine aujourd’hui !

Un mépris des débouchés «  professionnels » et des évolutions de la société qui est une véritable insulte au bon sens et amène les futurs bacheliers professionnels égarés à grossir les rangs des étudiants en premier cycle universitaire où plus de 50% échoueront. «  Le fait que le baccalauréat soit un «  grade universitaire » produit désormais l’effet inverse de celui qui était recherché, constate  Jean-Robert Pitte dont le courage lui a valu beaucoup d’ennemis : il précipite dans les premiers cycles des universités des jeunes qui, pour les meilleurs,  auraient souhaité être ailleurs mais ont été refusés dans les filières sélectives ou qui, pour les autres, n’ont pas le niveau. En tant qu’instrument de sélection, il ne sert plus à rien. » ( Stop à l’arnaque du bac, Oh ! éditions, 2007).

C’est un autre professeur d’université, Claude Allègre, par ailleurs ancien ministre de l’Education, qui écrit à propos de ce même monument national : « Il ne renseigne aucunement sur ce qu’ils connaissent en histoire, en géographie, en sciences ou en littérature. Il y a eu un abaissement général des exigences réclamées au bac, son obtention ne donne plus l’assurance que l’élève possède un certain nombre de connaissances fondamentales et maîtrise des exercices intellectuels essentiels. Le flou le plus total règne quant aux aptitudes du nouveau diplômé. Ce n’est pas l’ancien ministre de l’Education qui parle, mais le professeur d’université qui a vu sur une période de vingt ans les jeunes bacheliers arriver à l’université. Dans le domaine des sciences, nous avons dû nous adapter.  A l’entrée en premier cycle, les enseignants considèrent a priori que le étudiants ne savent rien ou presque. «  (10 +1 questions à Claude Allègre sur l’Ecole, Michalon, 2007).

Un diagnostic que partagent à peu près ou presque tous les universitaires qui n’ont pas fait de la lâcheté leur mode se survie. Pour s’en convaincre, il suffit de lire la copie d’un étudiant bachelier dissertant en première année d’université - il est bachelier, donc titulaire du premier grade de l’université- sur le sujet de géographie : «  Ruraux et pays agriculteurs dans les pays développés ».  Voici la copie reproduite par Jean-Robert Pitte: « Les pays développés sont des ruraux avant tout, mais un pay a besoin de l’agriculture, qu’il soit développé ou pas. Même si ce n’était pas le cas cela causerais des degat pour des débats économique et social du pay qui peut être en crise sans agriculture il sera obligé d’exporter de l’étranger, ce qui n’est pas bénéfique. Il y a beaucoup de verdure, des arbres qui sont relié à des ruisseaux. On peut rencontrer des plaines et des plateaux, des montagnes, on retrouve ses espaces dans les campagnes à la périphérie des villes ou alentours il y a des habitants et des agriculteurs qui vivent de leurs récoltes qui sont assez conséquente et qui leurs apporte assez bien pour vivre, comparez à d’autres agriculteurs qui ont travaillé la terre et utilisent de nouvelles méthodes de cultivation. »

Des copies comme celle-ci, l’auteur de ces lignes, professeur à l’université de Paris-I Panthéon Sorbonne en rencontre plus souvent qu’il n’en faut. Ce n’est même pas l’orthographe qui est ici principalement en cause ( !) mais la structure même de la pensée de ces jeunes bacheliers. Des jeunes bacheliers  dont la compréhension de l’écrit, mesurée internationalement, est fort médiocre et qui ont bénéficié, pour le bac, de l’indulgence des correcteurs sur lesquels on a fait pression pour que les notes soient revues à la hausse.  Tant il est vrai qu’à enseignement « mou » doit correspondre examen «  mou ».

Un instrument d’inégalité sociale

Autant dire que la «  bourgeoisie » - disons plutôt les élites- qui avait autrefois fait du bac cette « barrière » symbolique qui la distinguait du tiers état - disons plutôt du peuple- a su trouver d’autres clés pour ouvrir à ses enfants les voies de la réussite. Comme il a cessé d’être un instrument de sélection, le bac ne sert plus en fait à rien. La clé d’accès aux filières sélectives du supérieur, classes préparatoires aux grandes écoles, brevets de technicien supérieur (B.U.T.), diplômes universitaires de technologie (D.U.T.), institut d’études politiques, Paris-Dauphine… se joue, dès le mois de février de l’année du bac, à partir du livret scolaire des candidats.  Les jurys qui recruteront les meilleurs élèves savent en effet très bien détecter les meilleurs potentiels à partir des indications et des notes portées par les professeurs des classes de seconde et de première. L’obtention du bac, qui est une formalité, ne devient, dans ce cas qu’une autorisation administrative à l’inscription définitive. Toutes les familles rompues à l’hypocrisie du système en connaissent par cœur les ruses : choisir un « bon » collège, plutôt privé, entrer dans un « bon » lycée, dont les classements sont désormais publiés en mars, et choisir le bac S, non pas en raison de l’intérêt pour les sciences et les mathématiques mais parce que la filière scientifique est la seule qui ouvre toutes les filières sélectives . C’est ainsi que le bac réputé le plus difficile est celui qui affiche le taux de réussite le plus élevé !  On compte par ailleurs aujourd’hui plus de bacheliers S en D.U.T.  que de bacheliers technologiques dans l’ensembles des filières courtes professionnalisées.

C’est la raison pour laquelle la catégorie socio- professionnelle dont les enfants réussissent significativement mieux qu’il y a trente ans est celle des enseignants. On pourrait s’en réjouir dans la mesure où les enseignants appartiennent plus aux classes moyennes qu’aux classes supérieures. Mais cela prouve surtout que la connaissance intime des hypocrisies du système offre à leurs enfants un avantage concurrentiel imbattable.

L’université, hors la médecine et le droit, est ainsi devenue la voiture-balai chargée d’accueillir sans pouvoir les sélectionner tous les étudiants refusés dans les filières sélectives qui mènent à l’emploi.  Pas étonnant d’observer ensuite que la France est le seul pays du monde à dépenser moins pour un étudiant à l’université ( 6 700 euros par étudiant et par an en moyenne) que pour un lycéen ( 10 170euros) et surtout pour un élève de classe préparatoire ( 13 760 euros par an et par élève). Des classes préparatoires qui accueillent en moyenne chaque année 75 000 étudiants, soit 14% de ceux qui décrochent le bac. En 2005-2006, près de 54% d’entre eux étaient issus d’un milieu favorisé, 30% d’un milieu intermédiaire et 13% d’un milieu défavorisé. Tout se passe ainsi comme si l’élite faisait payer au peuple la réussite programmée de ses enfants.

 A noter enfin, pour faire bonne mesure,  que si le bac coûte officiellement 40 millions d’euros par an , c’est en fait cinq à sept fois plus selon la commission d’audit de modernisation de l’Etat composée par les inspections générales des Finances et de l’Education nationale qui ajoute au chiffre de base ( préparation des sujets et corrections de copies)  les rémunérations de l’ensemble du personnel et les charges liées à l’utilisation des locaux.  200 millions d’euros pour le moins, soit l’équivalent de 4 500 postes d’enseignants, 8 300 postes d’infirmières , 2500 000 bourses au mérite ou 5 000 euros par élève recalé, soit un peu moins que la dépense annuelle consacrée par la France à un étudiant à l’université !  Sans compter aussi les sommes de plus en plus astronomiques que les familles versent aux entreprises de soutien scolaire - près d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires- pour améliorer le livret scolaire et s’ouvrir les voies sélectives de l’enseignement supérieur.  

«  Tu as raison, me disent souvent mes amis de gauche, mais il ne faut pas le dire ». «  Tu as raison, me disent souvent mes amis de droite, mais on ne peut rien faire ».  Alors, champagne pour la cuvée 2008 de cet auguste bicentenaire.

 Jacques Marseille

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